
Sud Ouest
Divers, dimanche 17 décembre 2006, p. 15
DOUBLE MEURTRE DE PAU.
« Ni haine ni vengeance »
Xavier Sota
Deux ans après le drame, les familles des victimes organisent une veillée de recueillement. Leur souffrance ne trouve de répit que dans la cause qu'ils entendent défendre
Ce soir, ils auront une bougie à la main. Une lueur pour que le double meurtre du Centre hospitalier des Pyrénées ne tombe pas dans l'oubli. Ils ont perdu une épouse, une soeur, une amie ou une collègue dans la funeste nuit du 17 au 18 décembre 2004. Alors, les familles des victimes ont tenu à organiser une marche. Elle s'élancera à 20 heures des grilles de l'hôpital psychiatrique jusqu'à une paroisse toute proche pour une veillée de recueillement.
Deux ans jour pour jour se sont écoulés depuis le drame. « Deux ans à s'accrocher à la vie », lâche Hervé Gariod. Son épouse, Lucette, était de garde cette nuit-là. Les mêmes questions pour jalonner ces longs mois : « Pourquoi ? Comment ? » « Ca nous hante, ça nous ronge », souligne de son côté Maria Moulédous. Chantal Klimazewski, sa soeur cadette, avait remplacé au pied levé une de ses collègues.
« Tout me la rappelle ».
Noël n'aura jamais plus le même parfum. L'horreur, que le temps ne saurait altérer, les ramène à leur sort et à un deuil impossible. « Nos coeurs sont meurtris, déchirés, s'étrangle Maria Moulédous. Jamais nous ne pourrons nous en remettre. Juste vivre avec. » Leur souffrance relève de l'intime : « On vit ça séparément, dans son coin, et on essaie de faire face, explique Hervé Gariod. Qui peut partager cela ? » Puis il y a le quotidien : « Tout me fait penser à elle. Une fleur, une chanson à la radio ou une carte écrite de sa main que l'on retrouve dans la maison », raconte Maria Moulédous.
Plus dur encore, le regard porté sur eux : « L'attitude gênée, silencieuse, fuyante des autres peut faire mal. Nous nous sommes demandés si nous n'étions pas des pestiférés. Je peux comprendre ces comportements. Pourtant, chaque signe, chaque geste nous soulage, nous tient en vie », poursuit-elle. Leur drame, l'un et l'autre entendent lui donner une portée plus vaste : « Pour que ce qui nous est arrivé ne se reproduise plus. »
Un combat.
L'indicible souffrance ne trouve de répit que dans le combat. Le leur tient en un nombre : 122-1. L'article du Code pénal sur la responsabilité pénale. Ils demandent à ce qu'il soit revu, de fond en comble. L'instruction du double meurtre n'est pas encore close (lire par ailleurs). Au vu des derniers rapports d'expertises, la balance penche vers le non-lieu psychiatrique. C'est précisément ce qui les inquiète. Voir le crime perpétré par un ancien patient de l'établissement échapper à un jugement : « L'idée que l'auteur d'un acte de barbarie échappe à la justice du fait de l'abolition de son discernement est inacceptable. La maladie mentale ne doit pas servir de protection contre la justice. Nous voulons un procès pour essayer de comprendre. Si un non-lieu est prononcé, nous n'aurions aucun statut de victime, aucune explication, aucune reconnaissance du drame », poursuit Hervé Gariod.
Le 4 novembre dernier, ils ont pris la tête d'un cortège d'un millier de personnes qui a défilé dans les rues de Pau. Les slogans étaient sans équivoque : « Un procès pour les crimes de sang » ou encore « Ne laissons pas la justice dans les mains des médecins». Une mobilisation qui trouvera son prolongement dans la marche de ce soir. Outre l'acte symbolique, elle sera l'occasion d'asséner ce message une nouvelle fois.
Code pénal.
« Cette affaire souligne la nécessité de faire évoluer notre Code pénal. Il faut que cette horreur serve à quelque chose », explique Yves Darmendrail, l'avocat d'Hervé Gariod. « Si le non-lieu est prononcé, Romain Dupuy aura alors un casier judiciaire vierge, ce qui est intolérable pour les familles, ainsi privées de l'effet cathartique d'un procès ! » L'affaire pointe en outre la divergence dans le mode opératoire des experts. Maria Moulédous avoue ne rien y comprendre : « Comment des experts peuvent dire s'il était oui ou non responsable plusieurs mois après les faits ? Depuis quand la psychiatrie est une science exacte ? »
« Il faut que les experts puissent confronter leurs travaux », poursuit l'avocat. Il vient d'ailleurs de déposer une demande en ce sens au juge d'instruction. Celui-ci a opposé la négative. Ce sera à la chambre de l'instruction de trancher.
Ce dernier point semble pourtant être au coeur des préoccupations du ministère de la Justice. Une « conférence de consensus », programmée en début d'année et rassemblant praticiens et magistrats, devrait étudier la mise en place d'un protocole commun aux expertises psychiatriques. Ces perspectives, bien lointaines pour les familles de victimes, ne suffisent pas à leur donner confiance : « Notre démarche, notre demande n'est ni une démarche de haine, ni de vengeance. Nous avons encore une lueur d'espoir. Espoir en une vraie justice, espoir qu'il y ait dans ce pays les moyens d'une véritable prise en charge des malades mentaux toute leur vie durant. Et, enfin, espoir que ces drames ne se reproduisent plus. Parce qu'on peut les éviter. A condition de le vouloir... », soupire Maria Moulédous. Les lumières qu'ils arboreront ce soir diront aussi cela.